Quand nos préoccupations principales sont parfois de l’ordre du "Oh mais bon sang quel concert aller voir ce soir !" ou du "Zut et rezut je dois changer l’ampli de ma guitare", on n’imagine pas que, non loin de chez nous, il existe une jeunesse qui nous ressemble mais qui ne vit pas exactement comme nous.
Des jeunes gens, des adultes qui partagent notre même passion pour l’underground, les musiques indépendantes, des hommes et des femmes qui sont aussi des artistes qui composent, écrivent des textes forts (bien souvent engagés) mais qui n’ont comme autre choix que de vivre leur passion, leur soif de culture dans la clandestinité.
Le réalisateur iranien Bahman Ghobadi est de la race des combattants. Ses précédents films étaient déjà des témoignages à charge qui furent censurés, interdits ou diffusés en cachette. Les Chats Persans se situe entre le documentaire et la fiction : les principaux personnages jouant leur propre rôle dans des situations déjà vécues pour la plupart. Le film nous présente un jeune couple de musiciens : Negar, la déterminée, et l’adorable Hashkan tout juste sortis de prison pour avoir participé à un concert sauvage. Ils veulent trouver d’autres musiciens car ils sont déterminés à monter un groupe de rock indépendant, ne veulent plus vivre leur art dans la clandestinité et rêvent de partir d’abord à Londres pour y débuter des concerts qui se poursuivraient dans toute l’Europe. Ils croisent la route d’un personnage extraordinaire, l’exhubérant Nader, qui va tenter de leur trouver des musiciens et les papiers nécessaires à leur sortie du territoire.
C’est au cours de cette quête qu’on accompagne tout ce petit monde dans le quotidien de la jeunesse de Téhéran. On partage avec les personnages les incongruités d’une société qui n’est absolument pas en adéquation avec les envies et les besoins d’une frange de sa population. On hallucine devant toutes les ingéniosités et "dépatouillages" mis en place pour faire des choses somme toute anodines dans nos contrées. Quels adolescents n’ont jamais joué de la gratte, tapoter sur une vieille batterie, chantonner des airs plus ou moins respectueux dans nos rues ? Là-bas il faut agir en totale clandestinité au risque de se faire emprisonner voire pire. Et pourtant ces jeunes gens sont exactement comme nos copains, nos frères, nos voisins... ils sont comme nous mais ils vivent en Iran. Alors on suit les séances de mixages d’Hashkan dans une chambre délabrée faisant office de studio avec au mur des posters des Arctic Monkeys et de Joy Division. Les metalleux de Téhéran se retrouvent à répéter des morceaux d’heavy metal dans une grange au milieu des vaches. Pour d’autres, il s’agit de crapahuter jusqu’en haut d’un immeuble dans un mini local sous l’œil bienveillant d’un Kurt Cobain affiché au mur, tout en prenant les plus grandes précautions qu’aucun voisin ne soit témoin visuel ou sonore de ce qui peut se passer. Les voisins, les curieux, la police veillent. Negar et Hashkan en sont même à devoir répéter leurs chants en voiture en roulant sur l’autoroute afin de s’assurer une réelle tranquillité. Ce qui frappe c’est de réaliser que la musique que l’on écoute là-bas, ici, aux USA, partout ailleurs est véritablement universelle. On croise par exemple dans le film un groupe de rappeur persans : loin d’être ridicules, leurs morceaux sont un témoignage poignant de la souffrance endurée par des jeunes artistes qui se sentent méprisés, humiliés dans leur passion et leur art. Ils n’ont rien à envier aux rappeurs de Harlem ou à des I Am et NTM.
Le film fut tourné en seulement 17 jours, de manière discrète et cela se voit en effet tant il est maladroit dans les cadrages, les mises au point, le montage. Cela lui confère un charme supplémentaire et même une authenticité. Et quelle que soit la fin, racontée ou réelle, on sort de la projection porté par cet hymne à la liberté, par l’humanité véritable des personnages, par ces musiques et ces groupes de la mouvance underground iranienne qui sont des artistes indéniablement doués et plus que méritants.
Docu-fiction iranien de Bahman Ghobadi, avec Ashkan Koshanejad, Negar Shaghaghi et Hamed Behdad. Durée : 1 h 38.
en salle depuis le 23/12/2009
